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Le 7 novembre, la réimpression de Tout le théâtre de Camus sort aux éditions Bompiani. Quatre œuvres (Le malentendu, Caligula, Les Justes, L’État de siège) pour tous ceux qui souhaitent approfondir leurs connaissances sur l’auteur qui, dès l’Étranger, a doté la littérature française d’un point de vue profondément original. En ce moment historique que nous vivons, partir à la découverte des pièces de l’auteur français d’Algérie peut être un voyage fascinant. Né en Algérie en 1913, Albert Camus fut un fils de la France coloniale, c’est-à-dire qu’il grandit dans les quartiers populaires d’Alger mais en étudiant et en pensant en français. Il se reconnut donc d’abord dans la culture du pays d’origine de son père, mort dans les tranchées lorsque Camus était âgé d’un an seulement. Puis, toute sa vie durant, en France, quand il fut résistant pendant la seconde guerre mondiale, et même pendant le moment déchirant de la guerre pour l’indépendance de l’Algérie, Camus garda un lien très fort avec l’Afrique et la Méditerranée, conservant en lui une sorte de coexistence entre les deux cultures d’appartenance… qui furent peut-être trois, puisque que sa mère et sa grand-mère, avec qui il vivait à Alger, étaient d’origine espagnole.
Grâce à ses origines multiculturelles, Camus réussit-il à maintenir, ou à retrouver, une distance féconde de la culture française qui lui permit ensuite d’entrevoir et de dénoncer les limites et les dangers de la pensée existentialiste ? La recherche est ouverte.

Mais pourquoi commencer par le théâtre de Camus? Tout d’abord parce que le théâtre était très important pour lui. Dès son adolescence, ce fut une passion sans trêve qui le vit acteur, metteur en scène, machiniste, adaptateur de romans (au sein de deux compagnies théâtrales fondées par lui à Alger, le Théâtre du Travail et le Théâtre de l’Équipe) et enfin dramaturge. Camus voyait le théâtre comme une manière d’agir politiquement qui lui permettait de traduire en actions ses idées. Et cela, en travaillant avec les autres, parce que le théâtre est une forme d’art collectif. Camus disait dans une interview de 1959 : « Pour moi je n’ai connu que le sport d’équipe au temps de ma jeunesse, cette sensation puissante d’espoir et de solidarité qui accompagnent les longues journées d’entraînement jusqu’au jour du match victorieux ou perdu. Vraiment, le peu de morale que je sais, je l’ai appris sur les terrains de football et les scènes de théâtre qui resteront mes vraies universités. Mais pour en rester aux considérations personnelles, je dois ajouter que le théâtre m’aide aussi à fuir l’abstraction qui menace tout écrivain. »

Camus commença à écrire pour le théâtre en 1937 (année où l’on trouve ses premières notes sur Caligula). L’écrivain avait vingt-quatre ans et son inquiétude ne cessait de croître face à l’immense vague de fascisme qui s’apprêtait à engloutir l’Europe entière. La vague noire qui déferlait et qu’il fallait arrêter pour ne pas mourir, comme la tuberculose qui avait envahi ses poumons quelques années auparavant, alors qu’il avait 17 ans, le contraignant à renoncer au football, sa grande passion de jeunesse.

L’horreur face à la guerre civile espagnole, la conscience du fait que de violents dictateurs avaient habilement conquis le pouvoir, le pressentiment que quelque chose de terrible fût sur le point de se déchaîner, tout cela l’amena à réagir, à écrire, à s’interroger sur la figure de l’empereur fou. Cette figure sera présente dans sa recherche jusqu’en 1958 et l’auteur y reviendra, l’étudiera et l’approfondira, tout comme l’image de la peste, durant toute sa carrière littéraire.

Dans Tout le théâtre, la première œuvre proposée est le Malentendu. Écrite par Camus en pleine seconde guerre mondiale, s’inspirant d’un fait divers qui l’avait bouleversé, il s’agit d’une certaine manière de la plus classique de ses pièces. Dans le Malentendu, l’auteur propose sa réflexion sur l’absurdité des relations entre individus en mettant en scène l’histoire d’un homme qui revient chez sa mère et sa sœur après vingt ans d’absence. N’ayant pas été reconnu, il loue une chambre chez les deux femmes sans savoir qu’elles ont l’habitude de louer leurs chambres à des hommes de passage pour ensuite les tuer, et faire disparaître leurs corps. Est-ce vraiment d’un malentendu dont nous parle Camus ? Ou plutôt de la froideur, de la lucidité totale qui empêche de reconnaître sur le visage d’un homme un autre être humain, ou même un sentiment profond ?

De son côté, Caligula, pièce en quatre actes que Camus remania plusieurs fois, ouvre le « Cycle de l’Absurde », également composé de l’essai Le mythe de Sisyphe et du roman l’Étranger. Il est intéressant de remarquer que L’Étranger et Caligula commencent tous deux par un deuil pour le personnage principal. Caligula est déjà fou au moment du deuil, l’ « étranger » non. Camus avait peut-être décelé l’origine de la maladie psychique dans la perte des sentiments et des émotions ? Ce qui est certain, c’est qu’il a décrit des personnages qui souhaitent dépasser leur douleur en « dépassant » leur condition humaine, condition qui leur permet d’éprouver la douleur, comme toutes les autres émotions.

Ensuite, Les Justes mettent en scène, en cinq actes, un groupe de terroristes russes qui organisent l’assassinat du Grand-Duc Serge dans la Russie tsariste de 1905.

Écrite après La Peste, roman dans lequel émerge l’idée que la lutte contre l’épidémie noire n’est possible que si les hommes s’unissent pour la combattre, ce texte constitue une élaboration ultérieure de la pensée de la révolte qui aboutira ensuite dans L’homme révolté.

Camus écrivit Les Justes en 1949 en réponse aux Mains sales de Sartre qui était sortie l’année précédente. Dans ce texte, le philosophe existentialiste proposait l’idée que le fait de se salir les mains, formule créée par Sartre pour parler du meurtre politique, était secondaire par rapport à l’affirmation de l’idéologie communiste, l’idée que les histoires personnelles de l’individu ne contaient pas beaucoup face à la « révolution en marche ». Camus ne pouvait pas accepter cette idée : il fit se débattre ses personnages (le « Poète » Kaliayev ; Dora, la seule femme parmi les révolutionnaires ; le chef des terroristes Boria) entre l’impossibilité de mettre en pratique une révolution armée sans effusion de sang, la nécessité de rester fidèles à leurs idéaux et l’exigence de la joie de vivre.

Si on rappelle que Camus écrivit ce texte dans la France d’après-guerre, pendant une période de paix, quoique marquée par la Guerre Froide et les tensions souterraines, on comprend bien que la seule idée de mettre en œuvre une révolution armée devait être mordante.

La situation est désespérante dans l’État de siège, pièce dans laquelle les influences du théâtre de l’absurde se font plus évidentes. Les protagonistes de la pièce sont Diego, jeune médecin amoureux mais peu enclin à la critique de la société et Victoria, fille du Juge de la ville, folle amoureuse de Diego, et qui se révèlera immunisée contre la peste. Peste qui arrivera sur scène sous la forme d’un véritable personnage, accompagné par sa secrétaire, la Mort, remplaçant les chefs du pays et perpétrant son inhumaine domination jusqu’à ce quelqu’un réagisse, jusqu’à ce que le peuple s’unisse dans la lutte.
Les hommes finiront par chasser la Peste, qui s’en ira en les menaçant de bientôt revenir. Cependant, la fin tragique des personnages nous amène à formuler une brève réflexion.

Albert Camus eut de nombreuses relations durant sa vie, la plus importante avec l’actrice Maria Casarès qui partagea sa passion pour le théâtre et qui fut souvent l’interprète, et peut-être la muse qui inspira les héroïnes de ses pièces ; il fut très aimé par les femmes qui voyaient en lui un homme sensible, capable de vivre avec sincérité. Mais ses personnages féminins peuvent aussi révéler un point faible de l’auteur.

Dans ces œuvres, la femme n’a jamais vraiment un rôle égal à celui du personnage masculin. Dora pour le poète Kaliayev, Victoria pour Diego : elles sont toujours un peu moins fortes, un peu plus irréelles ; un peu moins vive Dora, un peu moins politique Victoria. Sans parler de l’image de Drusilla ou du personnage de Caesonia dans Caligula, ou encore de la mère et de la sœur dans le Malentendu.

Dans tous les cas, en lisant Tout le théâtre de Camus, il est impossible de ne pas remarquer la force de cet écrivain, plongé au cœur des événements de la seconde guerre mondiale et de l’après-guerre ainsi que des idéologies qui les ont animés, et quand même révolté. Les quatre pièces de ce recueil mettent aussi en scène Camus lui-même, un Camus aux prises avec la culture française dans une lutte extrêmement dure et jamais totalement gagnée. Au milieu des ruines de la guerre, au moment historique où culmine l’idée que c’est le néant, l’absurde qui triomphe sur les êtres humains, le théâtre de Camus révèle le courage d’un homme et d’un auteur qui n’hésita pas à s’opposer à cette vision des choses.

Et qui n’hésita pas non plus à dénoncer les dérives de l’idéologie communiste ; qui sut prendre ses distances de Sartre et de l’existentialisme, conscient du fait qu’il allait le payer cher. Il prit position même s’il savait que cela lui coûterait d’être éloigné et petit à petit banni de toute la gauche française.

Il ne renonça jamais à ses idées. Pour lui, l’absurde ne put jamais être autre chose que le point de départ d’une réflexion sur l’homme, jamais sa conclusion. Parce qu’à l’absurde du monde, l’homme peut et doit opposer sa révolte, uni aux autres êtres humains, pour construire un monde meilleur. En 1945, Camus dit: « Je ne suis pas philosophe. Je ne crois pas assez à la raison pour croire à un système. Ce qui m’intéresse, c’est de savoir comment il faut se conduire. Et plus précisément comment il faut se conduire quand on ne croit ni en Dieu ni en la raison».

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Traduzione di Catherine Penn

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