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«Il y a une seule laïcité qui s’applique en droit», selon le rapporteur général de l’Observatoire français de la laïcité. Il rappelle qu’il faut combattre le fondamentalisme et ces instrumentalisations politiques en formant et en prêtant davantage attention aux problèmes sociaux

Alors que se déroule à Paris le procès contre les attentats de Charlie Hebdo, la France doit faire face à de nouveaux actes de violence de la part de terroristes islamistes. La crise avec les pays musulmans qui a suivi la défense par le président Emmanuel Macron des caricatures de Mahomet, le projet de loi du gouvernement français “contre les séparatismes” et le débat politique qui stigmatise toujours plus la communauté musulmane, mettent en lumière une fracture au sein de la société française concernant l’islam. Left est allé à la rencontre de Nicolas Cadène, juriste et rapporteur général de l’Observatoire de la laïcité, pour comprendre pourquoi nous assistons, en France, à une telle défiance vis-à-vis de l’islam et à une multiplication des discours et des actes de violence.

Aujourd’hui, nous pouvons remarquer en France différentes interprétations de la laïcité qui se confrontent. Il n’y a donc pas une laïcité française mais différents modèles de laïcité, quels sont ces différents modèles de laïcité ? Arrive-t-il que le principe de laïcité soit détourné de son sens véritable ?

Il y a une seule laïcité qui s’applique en droit. En revanche, il y a effectivement plusieurs interprétations intellectuelles de la laïcité et certains voudraient modifier le sens de ce principe. De fait, oui il y a un dévoiement de la laïcité. Force est de constater le remplacement (depuis une vingtaine d’années) par l’extrême droite de son racisme anti-Arabes par une opposition permanente aux Français de confession musulmane, prétendument au nom de la laïcité. C’est évidemment une perversion de ce principe. La laïcité n’est pas un outil anti-religions ou anti-musulmans.

Il y a une polarisation croissante de la société française vis-à-vis de la religion, notamment musulmane. A quand remonte ce phénomène de polarisation et à quoi est-il dû ?

Le sociologue Philippe Portier parle ainsi de la polarisation que nous connaissons : « une partie de la population, croissante, s’éloigne du religieux, quand l’autre au contraire réactive ses appartenances ». Ce recours à la religion comme valeur refuge chez beaucoup de nos concitoyens crée de fortes tensions. Celles-ci sont effectivement plus particulièrement portées sur l’islam. Ce phénomène remonte à plus d’une trentaine d’années déjà (souvenez-vous de l’affaire du foulard à Creil en 1989), mais avec une accentuation au fil des ans, en particulier depuis les années 2000. D’ailleurs, on constate une expression plus visible de la religion chez certains croyants de toutes les religions. Il y a alors parfois une opposition entre ceux qui se sont éloignés de la religion —et ils sont de plus en plus nombreux — et ceux qui réaffirment une identité religieuse. Si l’islam est particulièrement touché, c’est tout d’abord parce qu’il est indéniable que le rapport entre l’islam et l’Histoire de France est complexe notamment en raison du passé colonial. Ensuite, il y a bien sûr, le contexte terrible, et qui n’est malheureusement pas derrière nous, des attentats terroristes islamistes qui créent de possibles, bien qu’inacceptables, amalgames. Aussi, il faut insister sur l’insuffisante mixité sociale qui crée des replis communautaires et augmente les peurs entre Français qui ne se connaissent plus vraiment. Enfin, l’importation dramatique de conflits, en particulier ceux du Proche-Orient. Pour toutes ces raisons -et il y en a d’autres- la visibilité religieuse de l’islam crée davantage de crispations que les autres. Or, force est de constater que de nombreux prescripteurs d’opinion jouent sur ces crispations. Pour des raisons d’audimat ou parfois pour en faire un enjeu politique.

Le gouvernement français parle actuellement d’un projet de loi « contre les séparatismes » ou « projet de loi renforçant la laïcité et les principes républicains ». Ce projet de loi sous-entend que, aujourd’hui en France, la laïcité républicaine est menacée, est-ce le cas ?

Oui, elle l’est. Parce que parfois mal comprise ou dévoyée, mais aussi parce que parfois attaquée par des extrémistes, et en particulier actuellement par l’islamisme radical. Dès lors, il y a, d’une part, nécessité à se doter de tous les outils permettant de lutter contre l’islamisme ; et d’autre part, par nécessité à poursuivre nos efforts de formation sur la laïcité mais aussi sur les faits religieux, pour que chacun prenne le recul nécessaire sur ses propres opinions et croyances. Enfin, je le répète, il y a la question essentielle de la mixité sociale : si celle-ci est insuffisante, il y a alors un risque fort de replis communautaires et religieux, avec une possible opposition à notre cadre laïque.

Les attentats revendiqués par des terroristes islamistes sont très récurrents en France et semblent être un phénomène propre au pays transalpin. Qu’est-ce qui est à l’origine dans la société et l’Etat français de cette radicalisation et de ce recours croissant à la violence ?

La question est évidemment complexe. Tout d’abord, il y a une propagande des groupes terroristes qui se réclament de l’islam (tout en dévoyant totalement cette religion) particulièrement active en France, du fait que notre pays est celui où il y a la plus forte proportion de musulmans en Europe. Ensuite, il y a en France une inculture religieuse qui pose problème. Le recours à la religion et parfois sa réinterprétation et son exacerbation doivent être bien plus étudiés. L’Observatoire de la laïcité a mené une étude considérable sur ce sujet, mais qui n’a malheureusement pas été suffisamment utilisée. Il y aussi la question du passé colonial, qu’il ne faut pas occulter et qui est instrumentalisée par des endoctrineurs. L’importante ségrégation de certains quartiers populaires à forte proportion musulmane l’est également, de même qu’elle favorise des reprises en main par des mouvements rigoristes.

En France, les débats autour de l’islam, et notamment concernant le port du voile sont récurrents. Le 17 septembre dernier par exemple, plusieurs députés LR et une député LREM ont quitté l’Assemblée nationale car une intervenante portait le voile. Est-il facile d’exercer sa religion aujourd’hui en France quand on est musulman?

En droit, ça l’est. La laïcité est justement une chance pour tous les citoyens, notamment les croyants. Car, grâce à elle, ils peuvent librement pratiquer leur culte et exprimer leurs convictions. En revanche, il y a effectivement des mauvaises interprétation, en droit, de la laïcité qui peuvent aboutir à des polémiques inutiles, voire à de sérieuses discriminations. Ceux qui pourraient menacer la pratique de l’islam, ce sont d’une part ceux qui veulent leur imposer un islam rigoriste et radical limitant leurs propres libertés, et d’autre part ceux qui cherchent effectivement à modifier notre cadre laïque, en confondant terrorisme islamiste et pratique courante de l’islam.

L’article a été publié dans Left du 6 au 12 novembre 2020

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