En France aussi, la culture souffre des conséquences de la crise sanitaire, surtout depuis que le confinement national du 1er novembre a imposé la fermeture de tous les lieux culturels, librairies incluses. À la suite de cette décision, l’État français a annoncé un vaste plan de relance de deux milliards d’euros pour la culture. De plus, cette fois-ci, les tournages, les répétitions et les captations d’œuvres sont autorisés. L’activité artistique peut ainsi continuer. Malgré tout, la culture peine à maintenir sa flamme allumée. Certains théâtres, musées et cinémas ont conçu des projets originaux afin de continuer à diffuser l’art pour répondre à la demande des citoyens et pour ne pas s’éteindre. C’est le cas du théâtre national de La Colline de Paris, qui propose des projets divers pour “créer un lien réel entre celui qui parle et celui qui écoute” malgré l’isolement. Nous en parlons avec le secrétaire général du théâtre, Arnaud Antolinos.

À l’heure actuelle, l’État français reconnaît-il le rôle essentiel que joue la culture pour la société ?
Je ne suis pas sûr que l’État dans ces discours définisse le théâtre et la culture comme prioritaires. À la vue de la crise actuelle, le message le plus important concerne plutôt l’éducation et la santé. Lors de certains discours du chef de l’État français, la culture a parfois été complètement oubliée. Mais d’autres fois, elle est citée. Donc, moi ce que j’en conclus, c’est que la culture n’est pas souvent évoquée, mais lorsqu’elle est évoquée c’est pour nous faire avancer et pour nous soutenir. Après, dans les faits on peut considérer que nous avons de la chance d’avoir un ministère de la Culture en France, ce qui n’est pas le cas de tous les pays. Et au sein de ce ministère de la Culture, on a une administration et une ministre qui sont à l’écoute des différents acteurs du milieu culturel.

L’État déploie-t-il les moyens et les fonds nécessaires pour permettre au secteur culturel d’affronter la crise ?
Le théâtre de la Colline, en tant que théâtre national, n’est pas complètement représentatif du secteur car c’est un théâtre qui appartient intégralement à l’État. Je ne sais pas si les moyens déployés par l’État sont suffisants. En tant qu’observateur, je peux dire que l’État essaie d’être attentif à toutes les branches. Après, cela ne veut pas dire que tout le monde est satisfait. Mais, d’un point de vue européen par exemple, c’est la France qui a insisté le plus pour faire entendre à tous les pays de l’UE qu’une part minimum, 2% du plan de relance, devait être consacrée à la culture. Et puis, j’ai la sensation que les acteurs de la culture française sont en tout cas écoutés et au mieux soutenus contrairement à d’autres pays européens ou du monde.

Après l’annonce du confinement en France, Jean-Michel Ribes, directeur du théâtre du Rond-Point à Paris, a déclaré : “Le théâtre va crever”. Le spectacle vivant est-il en train de mourir ?
J’ai toujours eu, je le sais, une vision un peu optimiste. Le théâtre est un des arts qui ont traversé les millénaires. Il a vécu des heures sombres dans son histoire, mais il n’est jamais mort. Donc, j’ose espérer que le théâtre ne va pas s’éteindre après 2 500 ans d’histoire à cause d’un virus. En revanche, je rejoins Jean-Michel Ribes sur le fait que le confinement est antinomique avec le théâtre. Parce que le théâtre c’est quoi ? C’est la rencontre entre des acteurs, une œuvre d’art et un spectateur au même endroit et au même moment. Donc évidemment, en temps de confinement, il n’y a pas de théâtre. L’art théâtral est complètement à l’arrêt. Tout ce que l’on peut proposer au public, ce n’est pas du théâtre parce qu’il n’y a pas une convocation du public dans les salles. Et si le confinement se poursuit, le théâtre n’existera plus. Mais à partir du moment où il y aura déconfinement, l’art théâtral pourra recommencer.

Le directeur de votre théâtre, Wadji Mouawad, affirme : “La parole poétique est une condition essentielle à notre survie”. Comment le théâtre de La Colline continue-t-il à diffuser cette “parole poétique” vitale malgré le confinement ?
En France, durant ce second confinement, nous pouvons continuer à travailler dans nos salles. C’est une nouveauté, car ce n’était pas du tout le cas entre mars et juin dernier. Donc, toutes nos salles de répétition sont actuellement pleines d’artistes. On a des spectacles qui continuent à être répétés, on a des spectacles qui sont prêts à être joués. Et, le fait d’être prêts, si nous avons la possibilité d’ouvrir courant décembre, assure une continuité artistique. Ensuite, nous continuons à être actifs grâce à l’invention de projets qui vont plutôt susciter la créativité, une certaine forme d’écriture, une certaine forme de poésie. La conception du projet “Le fil d’Ariane” est une façon pour nous de prolonger ce désir de créativité, à la fois des artistes et à la fois aussi de nos spectateurs. Il nous permet de garder un lien avec nos spectateurs.

Les différentes initiatives que comprend le projet “Le fil d’Ariane”, visent à la production d’œuvres artistiques de manière collective. Pourquoi avoir insisté sur la création d’un lien entre l’artiste et le spectateur ?
Cela vient de l’expérience que l’on a tirée du premier confinement. Les projets que l’on avait développés pour le premier confinement ont reçu un accueil très chaleureux du public. Nous nous sommes rendus compte que les spectateurs eux aussi avaient envie de participer à certains projets, donc on s’est dit que l’on allait tenter ce lien avec certains d’entre eux. Nous avons testé pour ce second confinement un autre type de rapport avec le spectateur. Par exemple, nous n’avons pas fait le choix de l’enregistrement vidéo parce nous voulons véritablement protéger l’art théâtral, la venue des spectateurs dans nos théâtres. Il faut faire la distinction entre spectacle et captation. Nous ne sommes pas opposés aux captations. Les captations, ça existe, mais il faut bien rappeler au spectateur qu’une captation, ça n’est pas du théâtre. Il faut être très clair sur la terminologie.

Le public répond-il présent à vos projets ? Les Français ont-ils soif de culture ?
Alors oui, le public est réceptif, ne serait-ce que par les encouragements qu’il nous prodigue. Une des leçons que l’on peut tirer du premier et du second confinement, c’est que toutes les sociétés ont tenu au cours de ces périodes-là autour d’un triptyque qui est la santé, l’éducation et la culture. Les deux confinements nous ont enseigné que la culture tient une place primordiale, pas seulement en France, mais très certainement dans le monde entier. Il y a une demande de culture de la part de l’humanité toute entière.

Donc l’art et la culture sont fondamentaux pour l’être humain ?
J’ai toujours été convaincu que la culture et l’art sont fondamentaux à l’équilibre d’une société. Et je crois que c’est la raison pour laquelle le théâtre existe depuis 2 500 ans, bien qu’il ait traversé les guerres, les périodes de barbaries, l’obscurantisme, les totalitarismes, etc. La Covid, qui a touché l’humanité entière, m’a plus que convaincu de cela. La preuve est claire. L’art a permis à la société de tenir moralement, intellectuellement et psychologiquement, en cette période de drame humanitaire. Je crois que la crise sanitaire a répondu à la question du poète allemand Friedrich Hölderlin : “À quoi bon des poètes en temps de détresse ?”.

L’article de Juliette Penn a été publié dans Left du 27 novembre au 3 décembre 2020

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